Jolie fratrie // Gustave, Suzanne, Lucien & Colette

Aurore est la maman de quatre enfants, dont un au Ciel : Gustave, Suzanne, Lucien & Colette. Cette professeure amatrice de généalogie, d’histoire familiale et de vieilles photographies nous raconte le choix des prénoms de ses enfants. Une jolie histoire influencée notamment par le phénomène neurologique plutôt étonnant dont souffre son mari Pierre. 

J’ai toujours eu conscience que mes goûts en matière de prénoms n’étaient pas tout à fait communs. Adolescente, je me souviens avoir dit à mes amies, dubitatives, que j’appellerai ma fille Berthe, un peu par provocation, un peu aussi pour tâter le terrain, mais surtout parce que ce prénom est superbe.

Plus tard, devenue prof, j’ai compris que j’aurais du mal à me projeter dans des prénoms trop communs, parce qu’en pensant Théo, je revoyais immanquablement Théo C., petit rigolo de la 6ème B de 2013, et Théo M., si solitaire dans cette 2nde 1 de 2015. Il me faudrait donc aller chercher des prénoms jamais croisés jusqu’alors.

D’où vient mon goût pour les prénoms anciens, voire franchement désuets ? Peut-être un peu de mes lectures, tout comme ma maman qui a choisi mon prénom après avoir lu le roman de cape et d’épée « Le Bossu » et tremblé pour son héroïne, Aurore de Nevers. De mon côté, c’est plutôt Zola, avec en tête de file de mes prénoms coup de cœur, ceux des deux amants de « Au Bonheur des dames », Denise et Octave.

J’ai aussi un certain goût pour la généalogie, l’histoire de nos familles et les vieilles photographies. Pour notre mariage déjà, Pierre et moi avions réuni et exposé une trentaine de photos de vieux mariés de nos familles. Et depuis toujours, j’adore compléter et parcourir notre arbre généalogique, mais surtout essayer de coller un visage, une anecdote sur chaque prénom. Ainsi, on redécouvre l’arrière-grand-oncle de mon mari, Aristide, un vieux garçon dit « Tonton la Valise » car toujours prêt à accepter les invitations ; mon arrière-grand-mère Lucie (dite « Mam Goz », grand-mère en breton) et sa sœur qui ont épousé… deux frères ! ; cette petite Rosalie, enfant de l’Assistance Publique dont on raconte qu’elle avait été abandonnée par une jeune fille-mère de la haute société ; Ernestine (mémé Titine), dont la maman a laissé ses 11 fils et gendres partir pour la Grande Guerre pour en revenir, tous saufs ! ; pendant que dans ma famille, Isidore n’avait pas cette chance : il a vu mourir ses 3 premiers fils avant de refuser de laisser partir le plus jeune, mon arrière-grand-père Alexis né en 1899… Tant d’histoires croustillantes ou bouleversantes, et les prénoms associés qui s’imprimaient quelque part dans un coin de mon esprit.

Mais puisque l’on ne fait pas des enfants seule, il allait bien falloir prendre en compte les goûts du futur papa ! De base un peu plus classique (Marie, Édouard…), il était aussi assez séduit par des prénoms plus anciens (Léon, Madeleine…).

Mais pour lui, LE critère qui allait primer est un peu… étonnant. Il est synesthète : un phénomène neurologique fait qu’il perçoit les lettres en couleurs. Le A est d’un rouge franc, le D d’un joli vert pomme, tandis que le Y brille d’un pourpre foncé. Mais voilà : Pierre adore le orange, et seul le U porte cette couleur. Je comprends alors qu’il serait bon de choisir des prénoms avec la lettre U, tout en essayant de me convaincre que, s’il m’a choisie et épousée, ce n’est pas uniquement pour mon U !

Gustave

Mai 2015, nous rentrons de voyage de noces. J’annonce à mon mari, qui l’attend depuis longtemps, que je suis prête à avoir un enfant. Je ne le sais pas encore, mais je suis déjà enceinte. Nous vivons une grossesse idyllique, et décidons de ne pas demander le sexe du bébé à venir. Pour un garçon, notre choix se porte sur un prénom pas trop long, facile à écrire et à prononcer, avec sa touche d’orange. Ce prénom s’inscrit aussi dans une histoire familiale : il a été porté par deux arrière-grands-pères de Pierre. Nous essayons d’anticiper les réactions de notre entourage, que nous tentons de préparer un peu : « Vous savez, nous aimons bien les prénoms anciens… » Réponse : « Vous n’allez pas l’appeler Isidore quand même, haha ». Raté, c’était le deuxième prénom sur notre liste ! Nos parents avaient imaginé Jules, Jeanne ou Louise.

En janvier 2016, ils apprennent la naissance de Gustave. Parmi nos proches, quelques-uns nous complimentent sur le choix du prénom, beaucoup ne disent rien. Nous nous y attendions. Pendant quelques mois, la grand-mère de Pierre ne parvient pas à utiliser le prénom de son papa pour parler de notre enfant. Mais pour nous, Gustave n’aurait pas pu s’appeler autrement. Comme son aïeul, c’est un taciturne. Mais aussi un petit garçon curieux, sensible et câlin, solitaire, capable de lire pendant des heures.

Suzanne 

Novembre 2016. Gustave, que j’allaite toujours matin et soir, a fêté ses 10 mois. Depuis quelques jours, je me sens fatiguée, et agacée car je ne parviens pas à perdre mes deux derniers kilos de grossesse ! Sans y croire, un soir tard, je fais un test. Je n’ai rien eu besoin de dire : il a suffi que je m’asseye en face de Pierre, dans la lumière tamisée du salon, pour qu’apercevant les battements de mon cœur taper dans mon cou, il comprenne : « Tu es enceinte ». Ce n’était pas une question. Ce qu’il ne savait pas par contre, c’est que l’échographie de datation se transformerait en échographie du premier trimestre, puisque cet enfant se cache au creux de moi depuis déjà 12 semaines. Nous souhaitions des enfants rapprochés, ils auront 16 mois d’écart. Cette fois-ci, personne n’est surpris quand notre Suzanne pointe le bout de son nez au mois de juin suivant. Pour nos proches comme pour nous, c’est une évidence. Suzanne, c’était ma grand-mère adorée. J’ai pu lui annoncer ma première grossesse, mais elle ne connaîtra jamais ses arrière-petits-enfants. Je suis très reconnaissante envers mon mari d’avoir accepté ce prénom qui signifie tant pour moi. Notre Suzanne est un vrai soleil, c’est une petite fille vive et pétillante, attentive aux autres et empathique, très volontaire… pour ne pas dire têtue.

Lucien

Mars 2019. Notre vie est bien remplie, mais déjà nous chatouille l’envie d’accueillir un nouvel enfant. À peine le temps de le dire, et nous voyons la bande violette apparaître sur le test. Me sentant toujours un peu coupable d’avoir vécu les trois premiers mois de grossesse de Suzanne dans le déni, je suis soulagée : avec 3 jours de retard de règles, la grossesse vient à peine de commencer, je ne me suis pas laissée surprendre cette fois-ci ! Et pourtant, nous n’étions pas au bout de nos surprises…

Quelques semaines plus tard, je me rends seule à mon échographie précoce. La gynécologue place sa sonde, et immédiatement je les vois. Deux toutes petites poches sombres, contenant deux minuscules embryons blancs. Mon cœur déborde, mon cerveau disjoncte. Devant cette image que je lui présente, mon conjoint écarquille les yeux, et attend que je lui confirme ce qu’il croit comprendre. Pour nous deux, c’est un mélange de peur (mais comment allons-nous gérer ??), d’incrédulité (nous n’avons aucune paire de jumeaux dans nos familles) et de bonheur indescriptible. Mais il nous faut être très prudents : le médecin m’a expliqué qu’il était possible, à ce stade précoce, que l’un ou l’autre des sacs gestationnels n’évolue pas. Et que cette grossesse gémellaire, si elle se confirmait, ne serait pas de tout repos ni sans risque pour moi et les bébés.

Mais comment rester prudents ? Nous n’osons trop y croire, mais nos cerveaux bouillonnent. Nous n’osons en parler, mais je ne peux pas m’empêcher d’imaginer l’annonce à nos parents, je surprends Pierre cherchant une maison avec 5 chambres… et un prénom s’impose à moi, très fort. Je n’y avais jamais pensé avant, mais je ne pense plus qu’à lui et je le vois partout, comme autant de signes (le livre sur lequel mes yeux se posent à la bibliothèque, le nom du dernier modèle de cette marque que je suis sur Instagram…). Je le sens : parmi ces bébés se trouve une petite fille, et ce sera Colette. Pierre ne semble d’abord pas très convaincu, un peu déstabilisé par cette conviction intime et un peu mystique, mais les jours passent, il se montre très compréhensif et découvre doucement le charme de ce prénom auquel j’ai l’air de tant tenir. Pendant les 4 semaines qui s’écoulent ensuite, le secret de cette grossesse nous rapproche comme jamais. C’est ensemble que nous allons à l’échographie du premier trimestre. J’ai tenté de me préparer aux deux images qui peuvent apparaître sur l’écran – deux bébés, ou un seul – mais le stress m’envahit. Enfin, les deux embryons apparaissent, avec leurs petites jambes et petits bras. Pourtant, le médecin cherche en vain le deuxième cœur : celui-ci a cessé de battre au cours de 72 dernières heures. Jumeau évanescent, c’est le terme médical utilisé pour ces embryons qui ne seront jamais évacués, et qui disparaîtront peu à peu pendant que le jumeau restant grandit seul dans l’utérus.

Les mois qui suivent sont assez difficiles : j’ai beaucoup de mal à investir cette grossesse. Lorsque l’on fait une fausse couche, on n’est plus enceinte. Moi, je viens de perdre un bébé, et ma tête ne parvient pas à comprendre que je suis toujours enceinte. En même temps, j’ai l’impression de ne pas avoir le droit de me plaindre, car j’ai la chance de toujours porter la vie – et la mort aussi. Tant d’émotions qui me font perdre pied. Mais peu à peu, au fil des semaines, je remonte la pente, grâce à l’écoute de Pierre, aux mots apaisants de ma maman à qui je me confie enfin, aux premiers petits coups que je sens, tardivement, mais que je ne peux ignorer. Lors de l’échographie du deuxième trimestre, Pierre décide de demander le sexe du bébé : ce sera un garçon. Et cette nouvelle me bouleverse plus que je m’y attendais, elle me sauve presque. Car elle confirme ce que j’avais senti, elle valide la conviction que je m’étais créée : c’est une petite fille qui m’avait soufflé son prénom avant de partir et de laisser grandir son frère.

À partir de là, nous avons pu annoncer la grossesse à nos amis et commencer les préparatifs pour accueillir ce bébé que nous avions un peu négligé jusque-là mais aimions déjà tant. Je m’autorise aussi enfin à chercher un prénom de garçon, sans toutefois pouvoir m’empêcher de l’accoler à Colette pour voir si cela « sonne bien ». C’est finalement mon mari qui trouve LE prénom, avec son U orange, mais aussi le C et le L de Colette, sans oublier son diminutif qui me fait craquer.

Notre Lulu, Lucien, est né en décembre dernier.J’avais peur que ma grossesse triste ait fait de lui un bébé anxieux ou malheureux, mais c’est lui qui me rassure : il est en fait paisible, rêveur, doux et illumine nos vies de ses sourires sereins.

Vos enfants portent des prénoms anciens, rétro, rares, classiques, bohèmes et/ou originaux ? N’hésitez pas à témoigner et partagez avec nous votre Jolie Fratrie : contact@jolisprenoms.fr

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Agathe
Invité
Agathe

Quel bonheur ce matin de voir enfin un de vos articles dans mon flux RSS ! Et quelle belle histoire, j’en suis très émue.

Apipa
Invité
Apipa

Très jolie histoire et très joli couple. Concernant cette jumelle évanescente, en revanche, je ne pourrais que vous conseiller de la laisser partir. Ce qui vous semble sain, beau et rempli de l’amour et du profond que vous avez pour la vie risque de faire peser une ombre inutile sur vos trois enfants. Une fausse couche est un drame pour les parents, mais c’est un drame à éviter aux enfants – c’est en dehors leur monde d’enfant. J’ai rencontré des enfants persuadés d’avoir perdu un frère ou une sœur, de porter ce fardeau. Ce n’était ni beau, ni sain, ni… Read more »

Malysse
Invité
Malysse

Enfin un nouvel article ! Que j’en suis heureuse ! D’autant plus que, enceinte de mon deuxième bébé, j’ai grand besoin d’inspirations..!
Et l’histoire de ces prénoms est vraiment belle et pleine de sens et de symboles.
Merci pour votre blog !